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Les
suffragettes
L'accès à une citoyenneté
pleine et active a été depuis des siècles une revendication féminine,
portée par quelques voix ici ou là, plus ou moins étouffées dans
l'histoire. Mais au XIXème s, le militantisme pour le droit de vote
féminin s'organise de manière décisive. Des mouvements structurés et
extrêmement actifs apparaissent au Royaume-Uni d'abord, puis essaiment
dans d'autres pays : sous l'impulsion de ses militantes, appelées
"suffragettes", le si long chemin des urnes commence à s'ouvrir aux
femmes. Lentement, inégalement d'un pays à l'autre, à coups de combats
parfois très durs, mais de manière irréversible.
L'histoire des suffragettes commence au
Royaume-Uni,
dans les années 1860, autour de cercles féminins. La première association
est réer en 1897.
Depuis et jusqu'à la l'obtention d'un droit de vote
restreint en 1918 puis complet en 1928, ces militantes britanniques ont
mené un combat acharné pour l’égalité des droits civiques. Certaines plus
radicalement que d’autres, à l’image de leurs organisations : citons la
National Union for Women’s suffrage autour de Millicent Fawcett
(pacifiste) et la Women’s Social and Political Union (WSPU) fondée
en 1903 et emmenée par la radicale Emmeline Pankhurst puis par sa fille
Sylvia Pankhurst
Manifestations publiques spectaculaires, interventions dans les réunions
de partis politiques, interpellations du gouvernement, grèves de la
faim retentissantes : les actions des suffragettes, souvent très
virulentes ont été sévèrement réprimées. Les arrestations et condamnations
pleuvaient. Une de ces actions d’éclat familières aux suffragettes coûta
la vie à Emily Davison en 1913 : cette militante de longue date de la WSPU
avait projeté d’interrompre le Derby, course équestre majeure dans
laquelle concourait le cheval du roi Georges V. Elle fut mortellement
piétinée par l’animal. Quelques années plus tôt, en 1909, Constance
Lytton, une autre activiste, était morte des suites de violences
policières.
Aux
Etats-Unis, en 1850 se tient une convention nationale sur le droit
de vote lancé par un groupe de militantes. Deux figures se partagent le
leadership de la cause : Susan
B.Anthony et
Elisabeth Cady Stanton.
Le mouvement s’amplifie après la guerre de sécession. Deux grandes
associations voient alors le jour (la National Women Suffrage
Association et l’ American Women Suffrage Association. Elles
fusionnent en 1890 pour former un grand mouvement : le National
American Women
Suffrage
Association. Quelques années plus tard est
fondée
l’Association Internationale pour le Suffrage des Femmes (AISF) dont se
réclamèrent de nombreuses organisations féminines européennes.
Carrie Chapman Catt
est une autre figure majeure du suffragisme américain. Avant la
Première Guerre mondiale,
quelques états (Wyoming, Idaho, etc) accordent progressivement le droit de
vote mais c’est en 1919 avec le 19ème amendement que l’ensemble
des Américaines ont accédé au droit de vote.
Au
Canada, la première association suffragiste date de 1876. Elle est fondée
par
Emily
Stowe
qui est aussi la première femme médecin. Comme aux Etats-Unis et en
Angleterre, les suffragettes canadiennes organisent inlassablement des
manifestations, des réunions publiques, multiplient les publications, les
pétitions. En 1916, le Manitoba est le premier état du Canada à octroyer
ce droit de vote restreint aux élections fédérales. Parmi les principales
activistes, citons aussi
Idola
Saint-Jean,
Carrie Derick, fondatrice de la Montreal Suffrage Association en
1912 ou encore
Thérèse Cassegrain
à la tête du mouvement suffragiste de l’entre-deux guerres
Le
suffragisme en France
La
Révolution française a représenté un tournant majeur dans l’histoire de
l’émancipation féminine : d’abord en accordant aux femmes comme aux hommes
l’ensemble des droits contenus dans la Déclaration de 1789 (liberté
d’opinion, égalité entre les êtres humains, suppression des ordres et des
privilèges, abolition de l’esclavage). Plus spécifiquement elle a
représenté l’amorce d’une véritable émancipation civile pour les
françaises : les constitutions et lois révolutionnaires ont ainsi établi
l’égalité avec les hommes devant la majorité et l’état civil, supprimé la
tutelle paternelle et institué une égalité devant le divorce (1792).
L’engagement des femmes dans une Révolution pleine d’espoirs pour elles
s’est pourtant soldé par un bilan mitigé. Car si elles ont effectivement
gagné
un certain nombre de droits décisifs en matière sociale et civile, elles
n’ont guère progressé sur le terrain de la citoyenneté politique : un
terrain où l’esprit révolutionnaire n’a point soufflé la misogynie la plus
traditionnelle. Même révolutionnaires, elles ont été brutalement écartées
de la vie politique…et leur droit de vote reporté au menu d’un autre
siècle….De cette interdiction est née la pratique des salons à
mi-chemin entre le débat public et la sphère privée. Celui de
Mme
Roland,
fameuse révolutionnaire était célèbre. Mais la figure la plus emblématique
de cette époque si ambivalente pour les femmes est sans nul doute Olympe
de Gouges : femme de Lettres et insatiable révolutionnaire, elle se rendit
célèbre par son engagement en faveur de l’égalité des sexes. En 1792 elle
rédigea une fameuse « Déclaration des droits de la femme et de la
citoyenne », défendit ardemment le droit de vote féminin, réclama
l’ouverture aux femmes de l’espace politique. Accusée de sédition, elle
fut condamnée par la Terreur et guillotinée en 1793
Les
périodes suivantes, l’Empire de Napoléon, grand misogyne devant l’éternel
et la Restauration caractérisée par le retour en force de l’ordre moral
n’ont évidemment pas représenté un quelconque progrès pour les femmes. Les
débats sur le suffrage universel draîne cependant la question du vote
féminin. Les partisans de Saint-Simon notamment la défendent. En 1848 ce
suffrage « à moitié » universel est institué. La même année,
Jeanne-Françoise Derouin forma un premier cercle de militantes féministes.
En 1849, elle se porte candidate aux élections législatives
A
partir de la seconde moitié du XIXème siècle, le paysage féministe
français s’étoffe
de nombreuses voix :
Maria Deraismes a milité pour la reconnaissance des droits politiques
féminins, publié de nombreux textes, organisé des réunions publiques et
fondé en 1866 l’Association pour le Droit des Femmes avec
Louise Michel.
Cette autre figure emblématique des causes révolutionnaire et féminine
s’illustra pendant la Commune de Paris, mouvement décisif qui instaura
l’égalité politique
avant d’être violemment écrasé.
Malgré quelques figures
emblématiques, le mouvement suffragiste français demeure assez limité dans
son audience, moins virulent que ses homologues européens ou américains et
peut-être surtout plus divisé : une partie du mouvement était ainsi emmené
par des catholiques pour qui le vote des femmes était perçu comme garant
d’une forme de « paix sociale » et d’un certain conformisme moral
(exemple UNVF, créé en 1922) Une autre frange était liée à la gauche
révolutionnaire : la militance pour le droit de vote des femmes y était
absorbée dans un combat beaucoup plus global pour une société nouvelle. De
fait, cette question n’était pas nécessairement vécue comme claire
singularité par les militants.
L’Union Française pour
le Suffrage des Femmes, affiliée à l’AISF, est fondée à paris en 1909. A
la veille de la
Première Guerre,
elle compte 12 000
membres. En 1935 : 100 000.
A partir de 1900, et
plus encore après la
Première Guerre mondiale, la question du
droit de vote féminin s’est houleusement
invitée
sur la scène parlementaire. Mais systématiquement les propositions de lois
portées par les députés (Viviani en 1900 ou Jules Guesde en 1920) furent
bloquées par le Sénat. Au début des années 20, les villes communistes
de région
parisienne nommèrent des femmes aux postes de conseillers municipaux : une
loi promulguée en 1926 les en débouta.
Une
nouvelle génération de suffragistes apparut dans les années 30. Citons en
particulier
Louise
Weiss
qui fonda l’association « La nouvelle Femme ». A l’image des suffragettes
anglo-saxonnes, elle multiplia les actions spectaculaires et
manifestations
destinées à faire reconnaître l’égalité des droits politiques. Elle
effectua de nombreux déplacements dans toute la France pour le droit de
vote féminin, déplacements auxquels participèrent notamment trois célèbres
pionnières de l’aviation
En 1936, le Front Populaire
est le premier gouvernement français à compter des femmes secrétaires
d’Etat. Elles sont trois. Mais le droit de vote n’est toujours pas accordé
: pour la sixième fois, la Chambre des députés se prononce pour à une
écrasante majorité, le Sénat fait à nouveau barrage.
Le 24 mars 1944,
l’amendement Fernand Grenier instaurant le droit de vote des femmes est
adopté par
l’ Assemblée
consultative provisoire. Un mois plus tard et après deux siècles de lutte
l’article 17 de l’ordonnance du Général de Gaulle entérine la
reconnaissance définitive et entière du droit de vote et
d’éligibilité
des Françaises. C’était le 21 avril 1944. Elles
voteront pour la première fois
un an plus tard, aux élections municipales de 1945.
Tour du monde du droit de vote
De 1893 à 2006, il aura fallu
plus d’un siècle pour que le suffrage universel s’universalise et recouvre
son plein sens, pour que la moitié de l’humanité laissée-pour-compte
accède aux urnes dans chaque pays et pour que la Néo-Zélandaise comme
l’Emiratie disposent enfin d’un droit similaire. Tour du monde de
l’inestimable conquête :

Les pays pionniers
La Finlande est suivie
par d’autres pays scandinaves : la Norvège en 1913, le Danemark
et l’Islande en 1915. Les gouvernements fédéraux des diverses
provinces du Canada ont accordé ce droit entre 1916 et 1922, mais
les Québecoises, elles, auront dû attendre 1940. En Grande-Bretagne,
1918 marque une première étape décisive : les femmes de plus de 30 ans
accèdent au suffrage. Mais l’égalité avec les hommes ne sera consommée
qu’en 1928, date à laquelle les femmes pourront voter, comme leurs
compatriotes masculins à partir de 21 ans. La Révolution russe amène ce
droit aux femmes d'’URSS en 1918. Même année pour la Tchécoslovaquie, la
Pologne et la Géorgie. Les Etats-Unis, en 1920.
Entre 1920 et 1930, de
nombreux pays font accéder les femmes aux urnes : l’Albanie, l’Autriche,
la Hongrie, la Suède, l’Irlande, la Mongolie ou encore l’Equateur. En
Turquie, Mustapha Kemal promulgue dès son arrivée au pouvoir en 1923
un ensemble de lois révolutionnant le statut des femmes. Celles-ci
obtiennent le
droit de vote en 1930 et à l’éligibilité en 1934.
En France, l’accès des
femmes au suffrage universel est tardif (il a été entériné dans presque
toute l’Europe, hormis l’Italie et la Suisse) : il est octroyé le 21 avril
1944, par une ordonnance signée du Général De Gaulle. Les premières
élections (municipales) auront lieu un an plus tard. La seconde guerre
mondiale, le rôle des femmes dans la résistance et le contexte
international ont été des éléments décisifs. Cependant, pas plus ici
qu’ailleurs l’obtention de ce droit n’aura été le fait du Prince, mais
bien le fruit d’une longue histoire de luttes (cf.plus haut « le
suffragisme en France »)
La création de nouveaux
états comme Israël en 1948 et l’émancipation des pays colonisés
à partir des années 50 ont vu l’établissement de constitutions prévoyant
un égal accès aux urnes pour les hommes et les femmes.
Les pays à
l'arrière-garde
Au Portugal, la
Révolution des Œillets
a marqué pour les femmes la réparation d’une injustice historique : le
suffrage avait
bien été accordé aux femmes en 1930, mais uniquement pour les diplômées du
supérieur. L’égalité devant les urnes est enfin établie, en 1974 dans le
droit fil des réformes démocratiques.
La Suisse représente un
cas particulier dans le paysage citoyen européen. A la traîne de l’Europe,
le vote féminin fait son apparition timide, à partir des années 60 : dans
quelques cantons seulement. Il est introduit au niveau fédéral en 1971.
Mais ce n’est qu’en 1990 que le dernier canton (Appenzell-Rhodes
intérieur) a dû renoncer à interdire l’accès des femmes aux urnes : par
décision du tribunal, précisons.
Parmi les médaillés de la
honte, citons aussi l’inattendu Liechtenstein qui, à la suite d’un
référendum a autorisé le suffrage féminin…en 1984…mais uniquement pour les
élections nationales. N’abusons pas des bonnes choses…
Les derniers états à avoir
accordé le droit de vote ? Le Koweït en 2005 et les Emirats Arabes Unis en
2006. Aujourd’hui, les deux seuls états à n’avoir pas accordé le droit de
vote aux femmes sont l’Arabie Saoudite (monarchie absolue où aucun
suffrage n’existe : par défaut, l’égalité hommes-femmes est donc devant
l’urne absente, parfaitement accomplie !) et le Buthan (vote des
chefs de famille uniquement ; une importante réforme du pouvoir
monarchique est prévue en 2008….à suivre donc) |